yoga-chemin-d-enstase-Brahman

Alors qu’il aurait dû avoir rejoint le monde des esprits depuis bien longtemps celui qu’on appelait ECLAIR CRAMH semblait bien décidé à ne pas vouloir devenir tout de suite un ancêtre. On ne savait plus si ECLAIR CRAMH portait ce nom car il était descendant d’une longue lignée de Chamans-Forgerons ou si c’était à cause de sa propre accointance avec l’élément Feu. Quoi qu’il en soit, il n’y avait plus grand monde pour venir lui rendre visite au-delà de la clairière et ce n’était peut être pas uniquement parce que la forêt était profonde. Reste que le jeune RAMALEC, lui, du haut de ses 9 ans, se rendait dès qu’il le pouvait, presque chaque jour, auprès du vieux Chaman. ECLAIR CRAMH avec patience et bienveillance répondait à toutes les questions du gamin, quand il le pouvait. RAMALEC avait surtout soif des récits qui mettaient en scène ces étranges sages, aux comportements et aux pouvoirs encore plus mystérieux, que ECLAIR CRAMH disait avoir rencontrés un peu partout sur terre et en particulier en Inde, qui avaient enrichi sa propre pratique, qui l’avaient transformée, et qu’il appelait : les Yogis.


Première partie :

Comment ?

Comment commencer à tout dire ?
Comment évoquer le Brahman, l’Absolu l’éternel, l’Immuable, l’Indescriptible, la Source et le fondement de tout, le Réel du réel, la Vibration intrinsèque et infinie ?

Comment et pourquoi ?

Pourquoi ?


Elle était magnifique ! Une minuscule créature ailée, toute scintillante, dont les reflets mordorés, presque métalliques, brillaient maintenant au soleil. Elle aurait pu tenir dans la main du jeune Ramalec s’il avait réussi à l’attraper. Mais, la découvrant sous le feuillage, il était resté rêveur, subjugué, comme stoppé net dans son élan. Et avant qu’il ne reprenne ses esprits, elle s’était déjà envolée au loin. La rencontre avait été brève, et assez intense pour qu’il s’oublie un instant dans la contemplation. Alors qu’elle disparaissait dans le contre-jour, Ramalec dut prendre encore quelques secondes, il dut secouer la tête, il dut se frotter les yeux, avant de revenir à lui totalement. La créature, comme par magie, lui avait fait totalement oublier l’objet de sa promenade et le jeu qui l’avait conduit à fouiller sous les feuilles et les branches. Encore tout empreint et ravi par cet instant fortuit, il se mit à trottiner. L’enthousiasme transforma bien vite son pas léger et joyeux en une course vers l’au-delà du village, vers l’amont, à la lisière de la forêt, et même un peu plus loin. C’est toujours là qu’il se rendait en courant, quand la curiosité devant les merveilles de la nature était si forte qu’il ne pouvait se contenter des réponses des adultes du village. « L’appel de la Vie à elle même » 1. Les questions se bousculaient dans sa tête : pourquoi ses ailes étaient-elles comme couvertes de poudre d’or ? Est-ce la reine des insectes ? S’il l’avait sauvée des pattes d’une araignée, allait-elle exaucer ses vœux ? Est-ce qu’elle pondait des oeufs ? Pourquoi savait elle voler et pas lui ? Pourquoi de telles créatures existaient ? …

Haletant, l’esprit en ébullition, il aperçut de loin le vieil homme qui était comme souvent, assis parfaitement 2, immobile, le regard mi-clos, près de son feu. Ramalec déboula mais ne parvint pas à déranger pour autant Eclair Cramh. Ramalec savait qu’il devait attendre que le vieil homme décide d’ouvrir complètement les yeux avant de l’assaillir de questions. Il raviva donc un peu le feu en attendant. Cela le calma quelque peu, et il en fut lui même étonné. Eclair Cramh le salua d’un franc et jovial « qu’est ce que tu viens encore faire dans mes pattes ? »

– Dis-moi grand-père, pourquoi y-a-t-il des créatures ailées, et d’autres qui rampent, et pourquoi nous tenons nous debout nous autres, et pourquoi cela est ainsi et pas autrement, et depuis quand est-ce ainsi et est-ce que c’est long «pour toujours », et qui est le plus fort du vent, du feu, des rivières et des montagnes , et qui chante avec le vent dans les feuillages et dans le bourdonnement de mon oreille ?…

La litanie de questions était sans fin et sans queue ni tête.

On eut pu dire qu’Eclair Cramh n’y prêtait pas attention car il semblait déjà tout absorbé par les lents mouvements de sa main prolongée d’un petit bâton noirci, ramassé à proximité des flammes.

On eut pu dire qu’Eclair Cramh n’avait même pas écouté la liste infinie des questions infantiles, donc essentielles, de Ramalec, préférant s’appliquer à tracer quelques courbes à même la terre.

On eut pu dire que de toute façon il n’y avait pas de réponses aux questions qu’un enfant pose à un vieux fou de Chaman.

Il se peut. Il se peut, et c’est sans nul doute ce qu’aurait dit les gens du village.

Il se peut aussi que le signe tracé fut la réponse.


I. a) Brahman

Le lendemain, après avoir rêvé toute la nuit à cet étrange signe, l’enfant se précipita dès qu’il le put chez le vieux Chaman.

Il était toujours là. Peut-être même l’attendait- il ?

Alors l’enfant dit : « Parle-moi de tout. »

Puis Eclair leva la tête et posa le regard sur l’enfant, et le silence régna. Et avec sa formidable voix il dit 3:

« La Formule (sacrée) qui naquit la première à l’Orient,

le Voyant l’a découverte, de la cime éclatante (des mondes).

Il en a révélé les aspects profonds, les plus proches (aussi) :

(il y a vu) la matrice de l’Être et du non-Être.

Qu’elle marche en tête, vers la génération primordiale,

cette souveraine atavique, qui siège dans les êtres !

Je lui ai envoyé cet Oiseau éclatant :

qu’on chauffe le lait pour le premier bénéficiaire de l’hommage ! »4

L’enfant se gratta la tête et grommela quelque peu. Il finit par conclure en son for intérieur que cela lui servirait de leçon à poser ainsi des questions sans réponse, auxquelles le vieux sage apportait immanquablement des réponses sans question.

Il croyait aussi se souvenir que parmi les cinq sortes d’afflictions qui sont cause de souffrance, en premier venait une certaine forme d’ignorance5. Fort de ce prétexte, sa curiosité redoubla bien vite, aussi il n’hésita pas à demander et questionner encore.

Mais ces questions se perdaient en écho face au silence dans lequel s’était muré le vieux Chaman. On aurait pu lire l’inquiétude sur le visage de l’enfant. Était-il possible que le vieux Chaman ne sache pas tout ?

Enfin Eclair Cramh daigna répondre. Tout du moins, il bougonna. Puis il toussota un peu. Il le réprimanda aussi, comme si c’était son rôle, mais avec une telle affection… Enfin, il lui rappela que dans la tradition du Bwiti, à toutes les questions du Bandzi (celui qui n’est pas encore initié), on répond implacablement par « mange le Bois d’abord ». 6

L’enfant avait compris qu’il n’aurait pas plus de réponse aujourd’hui à toutes ses questions concernant le Grand Tout, l’Absolu, l’Infini, l’Indescriptible, ce qui Est, ce qui n’Est pas, le Divin, et le reste aussi.

Il allait se retirer, un peu déçu, quand il perçut comme une litanie. C’était comme un minuscule chant. Ou plutôt, c’était comme un son qui se répétait sans cesse. D’ailleurs, Eclair Cramh s’était mis à se balancer doucement d’avant en arrière pour scander ce son en l’articulant à peine du bout des lèvres au rythme de ses va-et-vient. Au début, Ramalec crut qu’Eclair Cramh se moquait encore de lui et de ses questions existentielles, car il avait cru entendre « Bla Bla, Bla Bla, Bla Bla, Bla Bla, Bla Bla… ». Mais il pensa aussitôt qu’Eclair était trop impliqué dans la répétition de ce son pour que cela fut juste une moquerie. Eclair lui disait vraiment quelque chose, il en était convaincu maintenant. Il lui disait quelque chose, à sa façon à lui. Comme s’il ne s’adressait pas à son mental. Ramalec tendit encore un peu l’oreille. Oui c’est bien ça, Le mantra gagnait en puissance, et en clarté, il s’étendait maintenant bien au delà du petit cercle de connivence entre l’enfant et le vieillard. Il emplissait l’espace entre eux et autour d’eux, la clairière, le village, la forêt, jusqu’au ciel à peine voilé… Il emplissait aussi le corps de l’enfant, ses pensées, le vide dans son coeur et venait comme un baume sur le feu qu’avaient laissé les questions à bout de souffle. « Jusqu’où pouvait s’étendre cette réponse sous forme de Mantra ? » eut juste le temps de se demander Ramalec, avant d’être emporté, lui aussi par la répétition  :

« Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman.
Brahman , Brahman.  Brahman ,  Brahman , Brahman
.  Brahman , Brahman


1– Khalil GIBRAN – Le Prophète – (04) Sur les Enfants

2– Peut être Eclair Cramh est il assis dans la posture de Siddhâsana (la posture parfaite). Ce qui expliquerait pourquoi la virgule est placée ici et non pas « assis, parfaitement immobile ».

3Étonnamment cette phrase sonne un peu comme l’introduction de Khalil GIBRAN – Le Prophète -(02) Sur l’Amour.

4Atharva-Veda. IV.I – « Hymnes Spéculatifs du Véda » traduits du sanskrit et annotés par Louis Renou (p 143) – Connaissance de l’Orient – Gallimard / Unesco.

5Les Yoga Sūtra de Patañjali mentionnent cinq Kleshas (affliction) dont Avidyā (l’ignorance) est la première.

6Dans cette tradition chamanique du Gabon, le bois sacré n’est autre que la racine d’Iboga. A quoi bon essayer d’expliquer tout cela à celui qui n’a pas encore mangé la racine, et fait lui même l’expérience. D’où cette invariable réponse laconique : « mange le bois d’abord ».


Ce Chapitre est extrait du livre:
CHAMANISME, chemin d’extase.
YOGA, chemin d’enstase

Informations sur l’auteur :
Eric Marchal

* Chamanisme : les-forges-de-sylva.info
* Yoga : www.yoga-lyon.info
* Tantra :  www.savitur-tantra.fr
* www.eric-marchal.com

Informations sur la maison d’édition :
* www.sirr-athanor.com

Editions Sirr-Athanor
Collection « Collection Ichor : Spiritualités »
Auteur: Eric Marchal
Parution : mai 2016
Pages : 326 pages
Format : 16.5 x 23 cm
ISBN : 978-2-9557176-0-8

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