Yoga chemin d enstase : La Montagne, la Source

I. c) La Montagne, la Source

Mais l’enfant ne passait pas que du bon temps auprès du vieux Chaman. Il l’aidait aussi parfois. Simplement parce qu’il était vieux et lui jeune, et que c’était comme ça ; les jeunes aident les vieux ! Et aussi parce que c’était là une des rares occasions où Ramalec pouvait montrer de quoi il était capable (croyait-il). C’était presque devenu comme un jeu entre eux, empreint de non-dits et d’évidence. Un drôle de jeu en vérité. Un jeu dont ils auraient oublié les règles tous deux, jusqu’à oublier l’idée même que ce put être un jeu. Un jeu dont Ramalec ne pouvait même plus soupçonner que ce vieux singe d’Eclair Cramh en ait écrit la trame à l’avance.

A moins que la trame ne se perdit plus loin encore dans la tradition ?

Ramalec pris donc une fois de plus le seau et se mit en route. Il aimait souvent le voyage aller. Cette partie de la forêt qu’il devait alors traverser, la tendre lumière du sous-bois, l’odeur de terre et de mousse, le bruit de ses pas, la fraîcheur du matin… et déjà, au loin, le son de la cascade. Cela lui prit encore une fois dix de ses précieuses minutes à l’aller. Cela lui donna aussi l’occasion de flâner et de profiter de la nature environnante, d’y laisser voleter son regard, son esprit. Il avait tout loisir de se perdre un peu dans les pérégrinations de ses pensées, au sein de cette nature si familière, et si toujours renouvelée, sauvage.

Toutes les eaux de la cascade provenaient de ce que Ramalec appelait simplement « la Montagne ».
Les gens du village, quand ils évoquaient cette montagne où ils ne venaient que pour des raisons précises, en parlaient comme d’un lieu sacré ou d’un lieu tabou, c’était selon. Eclair Cramh quand à lui, aimait à la comparer au mont Meru ou à l’Arunâchala 1, bref, rien moins que l’axe du monde !

Encore une histoire à dormir debout, pensa Ramalec qui s’y perdait un peu. Au Village, il avait d’abord appris que l’axe du monde était un grand Arbre qui reliait les trois mondes. Puis le vieux lui avait dit que le centre et l’axe du monde était cette montagne qu’il avait sous les yeux. Puis une autre fois, il lui avait dit que c’était une autre montagne au Tibet : le mont Kailash. Et le plus souvent il lui parlait de celle qui avait la préférence dans son cœur, là-bas, en Inde : Arunâchala. Un jour, Cramh, malicieux, lui avait même dit qu’un certain M. Dali considérait que le centre du monde était la gare de Perpignan. Le pauvre Ramalec ne savait plus quoi en penser.

Était-ce à cause de toutes ces légendes, où était-ce le lieu qui inspirait ce calme maintenant au jeune homme ? Pendant que son seau se remplissait, Ramalec laissait ses yeux et ses pensées se promener alentour, toujours plus haut. Vers les sommets invisibles de « la Montagne », ce fût des paroles rapportées par son cher vieux Chaman qui lui revinrent alors à l’esprit :

« Arunâchala /… / est ce principe (celui du Soi) absolu, immobile, autour duquel tous les mouvements (chalana) tournent et dans lequel finalement tous se fondent. » /…/ « J’ai été attiré par Arunâchala et en l’approchant, je l’ai perçue comme l’Immobile. »2

Ramalec observa un peu mieux. Les feuilles étaient en mouvement, l’eau aussi, les nuages passaient, quant à ses propres pensées, elles couraient encore. Seule la montagne était immobile.

C’était donc bien là le centre du monde, constata une bonne fois pour toutes Ramalec.

Très haut et très loin dans le ciel, par dessus et par-delà les cercles successifs des pics de plus en plus élevés, des neiges de plus en plus blanches, dans l’éblouissement que l’œil ne peut supporter, invisible par excès de lumière, se dresse l’extrême point du Mont Analogue. « Là, au sommet plus aigu que la plus fine aiguille, seul se tient celui qui remplit tous les espaces. Là-haut, dans l’air le plus subtil où tout gèle, seul subsiste le cristal de la dernière stabilité. Là-haut, en plein feu du ciel où tout brûle, seul subsiste le perpétuel incandescent. Là, au centre de tout, est celui qui voit chaque chose accomplie en son commencement et sa fin. » C’est ce que chantent, ici, les montagnards. Cela est.3

Et puis d’autres paroles rapportées lui revinrent à l’esprit. Des paroles qui l’avaient laissé rêveur et qui grâce à leur magie étaient restées en son cœur plus que dans sa tête :

« Le Kailâsa est la bienheureuse et splendide montagne où réside Shiva. Là vivent les Kinnaras (aux pieds de boucs), les Apsaras (nymphes), les Siddhas (élus) et autres esprits célestes. La montagne est d’une grande hauteur, avec des sommets étincelants semés de pierres précieuses multicolores et d’autres minerais. On y trouve toutes sortes d’arbres et de lianes, des biches, des daims, des gazelles et des milliers d’oiseaux. Les nymphes y jouent avec leurs amants dans les sources et les étangs, dans les grottes et sur les sommets. Les arbres ont des reflets argentés. On y trouve de nombreux animaux, tigres et autres, mais ils ne sont pas féroces. La nature y est resplendissante et inspire l’étonnement et l’admiration. Le Gange issu de la montagne sanctifie et purifie tout… Non loin, se trouve Alakâ, la cité de Kubéra (le gardien des trésors) et le « jardin des parfums » (Saugandhika) avec toutes les variétés d’arbres. Les murmures qui en sortent font une divine musique. Autour de la montagne circulent les rivières Nandâ et Alakanandâ dont la seule vue efface toute faute. Les nymphes y descendent pour en boire les eaux. Épuisées par leurs jeux amoureux, elles viennent s’y rafraîchir. Plus loin est le Pippala, le figuier sous lequel Shiva pratique le Yoga. On n’y trouve pas de nids. Il donne une ombre épaisse. Il est magnifique et sacré » (Shiva Purâna, Rudra Samitâ, chap. 40, 22-36.)4

C’était donc tout cela au pied duquel il était maintenant.

C’était donc là qu’il allait puiser à la source.

Satisfait, il se prépara au chemin du retour.

Tout chargé et frêle qu’il était, cela lui prenait plus d’un quart d’heure pour revenir. Immanquablement, Ramalec se demandait pourquoi aller chercher de l’eau si loin, alors qu’un ruisseau passait à deux pas de la Cabane.

Le vieux lui avait dit que lui-même avait fait de même il y a bien longtemps. Il lui avait dit aussi que d’aussi loin qu’il se souvenait, et à ce que l’on disait, les Chamans avaient toujours envoyé leurs apprentis chercher l’eau à la source, au pied de cette sacrée montagne, et que ailleurs les Yogis faisaient de même avec leurs disciples. « Quelle idiotie que cette tradition », maugréait immanquablement Ramalec quand le poids du seau le faisait plier.

C’est qu’Eclair Cramh avait juste omis de lui dire, combien au fil des mois et des années de cette

tâche qui eut pu paraître ingrate, son corps à lui s’était fortifié autant que sa volonté. « L’ascèse redéfinit le corps, le délimite, le scrute, le passe au tamis. Chaque fonction est traversée, perçue, reconnue, transformée… / … (l’Ascèse) en fait une force active qui tisse le corps de son feu. Le corps de forteresse qu’il était, devient un véhicule clair aux fonctions définies et maîtrisées. D’incomplet qu’il était dans son usage et ses fonctions, le corps tend vers son accomplissement. 5 »

C’est qu’Eclair Cramh avait juste omis de lui dire également combien ses propres rêveries à l’aller, au début, par la force de la répétition étaient devenues concentration puis silence contemplatif de la nature. 6

Immanquablement, au retour, Ramalec pensait que ce vieux malin avait beau jeu de prétexter son rôle de gardien du feu, pour ne plus faire la corvée d’aller à la source.

Et cela était vrai, aussi.

Eclair voyant son jeune apprenti approcher et plier autant sous le poids du seau que de ses considérations, le héla d’un «Tiens, voilà mon petit Gangâdhara 7 à moi ». Ce qui pour Eclair Cramh était plus qu’affectueux. Le gamin le savait, son sourire revint immédiatement. Alors il se sentit le courage de demander une fois encore au vieux, lequel de tous ces lieux était le premier, le plus sacré, le véritable centre du monde. Espérant secrètement dans son cœur que son intuition de tout à l’heure, confirmerait que c’était bien sa montagne à lui l’Unique.

Une fois encore le vieux lui fit une réponse qui loin de le rassasier, lui ouvrait l’espace à de nouvelles interrogations :

« Il existe de nombreux centres spirituels, tout autant qu’une multitude de montagnes sacrées qui, tous, revendiquent d’être le centre du monde. Tous ces hauts lieux se considèrent à juste titre comme les plus efficaces pour atteindre Dieu, et tous ont parfaitement raison. Expliquons-nous. On demanda un jour à Bhagavan à quel endroit du corps un Yogi devait se concentrer pour trouver Dieu ! Il fit remarquer que certains choisissent le sommet du crâne, d’autres le centre situé entre les sourcils, et lui-même conseillait le cœur. Il précisa cependant que, le Soi étant partout, là où se trouvait la conscience, là, pouvait être réalisé le Soi. »8

Une fois encore, Ramalec haussa les épaules et pensa à voix basse : « Mais comment peut-on être Yogi ? »

1« Des Cinq Lieux établis (panchabhutastha), Arunâchala est au centre. Des Six Endroits Support (sadadhara), Arunâchala est le nombril. Des Quatre Lieux qui donnent la libération, (muktisthala), Arunâchala a la réputation d’accorder la délivrance à tous ceux qui seulement y pensent. Arunâchala remplit toutes les exigences de la Forme, du Pèlerinage et du Lieu – les attributs d’un lieu parfait pour donner la libération. » T.K.Sundaresa Iyer « At the feet of Bhagavan » raporté par Michel Coquet « Arunâchala la montagne de Shiva » – les Deux Océans – p37.

2Propos de Sri Ramana Maharshi (Bhagavan) rapporté par Michel Coquet « Arunâchala la montagne de Shiva » – les Deux Océans  – p46

3René Daumal – Le Mont Analogue – Gallimard – p168 – le texte continue ainsi :
« Tu dis cela est, mais s’il fait un peu froid ton cœur se change en taupe ; s’il fait un peu chaud, ta tête s’emplit d’une nuée de mouches ; si tu as faim, ton corps devient un âne insensible à la trique ; si tu es fatigué, tes pieds savent te tenir tête ! » Cela, c’est une autre chanson que chantent aussi les montagnards.

4Shiva et Dionysos. Alain Daniélou. Fayard. P 168-169

5Pataňjali – Les Yogasūtra – Texte traduit et annoté par Alyette Degrâces – L’espace intérieur / Fayard. Extrait du commentaire sur le sutra II,43 « Kãyendriyyasiddhir aśuddhikşayãt tapasah » p283.

6Cette idée des gardiens de la tradition qui envoient le novice tous les jours à la rivière pour y trouver autre chose que simplement de l’eau, est aussi une histoire traditionnelle Amérindienne.

7Gangâdhara : porteur du Gange. Épithètes de Shiva faisant référence au Gange qui coule de sa chevelure.

8Michel Coquet rapportant les propos de Bhagavan Ramana Maharshi dans « Arunâchala la montagne de Shiva » – les Deux Océans  – p36


Ce Chapitre est extrait du livre:
CHAMANISME, chemin d’extase.
YOGA, chemin d’enstase

Informations sur l’auteur :
Eric Marchal

* Chamanisme : les-forges-de-sylva.info
* Yoga : www.yoga-lyon.info
* Tantra :  www.savitur-tantra.fr
* www.eric-marchal.com

Informations sur la maison d’édition :
* www.sirr-athanor.com

Editions Sirr-Athanor
Collection « Collection Ichor : Spiritualités »
Auteur: Eric Marchal
Parution : mai 2016
Pages : 326 pages
Format : 16.5 x 23 cm
ISBN : 978-2-9557176-0-8

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