Yoga chemin d enstase : La réalité

3.c) La réalité

Cheminer encore…

Il y a quelques années de cela, lors d’une expérience chamanique, une image revenait sans cesse à ma conscience : Un petit rectangle blanc, accolé à un grand rectangle vert. Je jugeais bien vite cette image futile et insignifiante par rapport aux hauts objectifs que je m’étais fixés pour ce voyage chamanique. Mais j’avais beau essayer de penser à autre chose, tourner toute mon attention dans une autre direction, s’imposait à moi cette vision d’un petit rectangle blanc, accolé à un grand rectangle vert.

C’est alors que toute la lumière se fit ! Fulgurante !

J’étais dans mon bain. Quel âge avaisje ? 7-8 mois? Ma mère me baignait avec un gant de toilette vert. Et à un moment, s’impose à l’enfant que je suis, de façon foudroyante, une conscience nouvelle avec la leçon que me donne ce gant de toilette. Au gant de toilette vert est cousu une petite étiquette blanche. Ils sont différents : la petite étiquette, le grand gant. Différents, mais reliés ! Je suis dans mon bain, avec ma mère. Différents, mais reliés ! Il y a un petit bonhomme : Ramalec, et l’Univers. Différents, mais reliés ! Fulgurance !

Depuis, je trimbale ce que j’appelle « la nostalgie des anges », la nostalgie de l’union indifférenciée avec le Grand Tout. Heureusement, des états de méditation profonde, ou des voyages chamaniques lointains me donnent sporadiquement mes piqûres de rappel.

Cela ne me suffit pas. Je pose donc depuis toujours un regard interrogateur autant sur ce petit moi à l’intérieur que sur toutes les choses qui constituent les objets, le monde à l’extérieur.

Toutes ces années, je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup progressé…

Ok, je prend soin de mon corps, même si je ne m’identifie plus à lui.

Ok j’ai tourné mon attention vers l’intérieur, à la recherche de je ne sais même plus quoi. Juste une hypothétique vérité qui viendrait me délivrer de mon ignorance, et de mes souffrances…

Tiens, ça me rappelle quelque chose cela. Je me souviens que d’autres avant moi avaient déjà fait ce lien entre l’ignorance et la souffrance, la frustration que je ressens  :

Première des souffrances, l’ignorance ou non-savoir (avidyâ) est la matrice de toutes les autres. /…/

Celles (les souffrances) qui sont intensément actives (udâra) nourrissent la sphère des souffrances (klesha) et les mécanismes mentaux afférents. Elles se manifestent quand domine le mouvement vers les objets des sens que rien ne vient entraver.1

J’ai entendu Paul Degryse2 raconter cela mieux que moi, mais de façon moins romancée que Carlos Castaneda3 ;

Mes sens sont de bien piètres instruments pour appréhender la réalité et le monde extérieur. Ils sont limités et me trompent. Ils ne voient pas les ultra-violets, pas plus qu’ils n’entendent les ultrasons et peut être ne sentent-ils même plus les phéromones ? Mes sens ne peuvent pas non plus me renseigner sur ce qui est trop loin, trop petit, ou dans le futur par exemple. Pourtant c’est avec eux que je vais construire ma représentation du monde. C’est le premier anneau de pouvoir. Je me construis et m’enferme donc dans une représentation du monde avec (soyons optimiste) seulement 10 % de l’information disponible.

Ensuite, dans la masse d’information que je perçois, à combien vais-je porter attention ? C’est ce qu’en hypnose on appelle « l’effet cocktail » : Imaginons que je sois invité à un cocktail. Si je suis passionné par la conversation avec mon interlocuteur, je n’entends que lui ! Je n’entends pas la conversation à droite, ni celle à gauche, ni celle derrière, ni l’orchestre, ni ne vois l’oiseau qui passe pourtant dans mon champ de vision, ni n’apprécie réellement le goût de la boisson que j’avale mécaniquement, etc. Le premier anneau de pouvoir se referme encore un peu. Disons que je ne prête attention à nouveau qu’à 10 % des informations perçues (toujours aussi optimiste !). Voila que j’appréhende le monde avec seulement 1% de l’information disponible (10 % de 10%)

Enfin, si par le plus grand des hasards, je lève les yeux vers l’oiseau qui passe dans mon champ de vision, à peine aperçu, aussitôt reconnu, je ne le vois plus ! Je me souviens que la Fauvette à tête noire (Sylvia atricapilla) est une espèce de passereau de la famille des Sylviidae dont elle est l’espèce type. Migratrice, elle hiverne en Afrique tropicale. Le mâle a une calotte noire d’où son nom, celle de la femelle étant rousse. C’est un oiseau très discret que l’on repère surtout à cause de son chant 4. Et bla bla bla et bla bla bla … Ce n’est plus l’oiseau que je regarde. Ce n’est plus le monde extérieur que je contemple, mais tout se passe dans ma petite tête en boucle, entre mémoire, imagination, projection, évaluation, jugement (est-ce le lieu pour parler de vritti ?)… Se referme encore un peu plus le premier anneau de pouvoir qui me coupe de la réalité du monde extérieur … 10 % de 10 % de 10 % = 0,1 % !

Ce que j’appelle la réalité du monde, est une représentation que j’en fais à partir de la perception d’au maximum 0,1 % de ce qu’elle est !

La connaissance du monde que nous percevons nous contraint à croire que nous sommes entourés par des objets, existant par eux-mêmes et comme eux-mêmes, juste comme nous les percevons, tandis que, en fait, il n’y a pas un monde d’objets, mais un univers d’émanations.5

Mâyâ, la puissance d’illusion cosmique du Seigneur qui déploie le cosmos, est le deuxième lien qui enserre l’âme. Bien que bénéfique puisqu’elle apporte à l’âme le champ d’expérience nécessaire à son évolution, l’association avec Mâyâ fait s’empêtrer la conscience dans des liens supplémentaires.

D’abord les cinq « cuirasses » (kanchuka) ou enveloppes, gaines, qui lui fournissent, en l’enserrant, les conditions nécessaires à son existence dans le monde. Ce sont :

– le temps (kâla), qui introduit l’âme dans le temps et l’y soumet ;

– la nécessité ou destinée (niyati), qui assujettit l’âme à la loi de causalité, en assurant le lien entre elle et ses actes ;

– l’attribution de parties (kalâ), qui crée une division de fonctions avec laquelle l’âme est mise en relation ;

– la faculté naturelle de connaissance relative (vidyâ), qui met l’âme en contact avec l’univers subjectif et objectif ;

– et l’attraction ou passion (râga), qui suscite l’intérêt de l’âme pour les objets des sens et lui permet de se « passionner » pour l’aventure de son existence.

Enserré par ces cinq cuirasses ou déterminations, l’âtman est appelé alors purusha, le « principe de la personne », pour lequel Prakriti, la Nature productrice, qui est un degré inférieur de la Mâyâ (ashuddhamâyâ), engendre l’intelligence universelle (buddhi) et le principe d’individuation ou sens de l’ego (ahamkâra). Le processus de manifestation se scinde alors en deux, comme cela est enseigné dans la cosmologie du Samkhyâ, par le développement simultané d’un univers subjectif formé par le psychisme, les facultés mentales, les facultés de perception et les facultés d’action, d’une part, et un univers objectif d’autre part, formé par les qualités perceptibles du monde extérieur et par les cinq éléments dont il est constitué. Le purusha acquiert alors un corps subtil (sûkshma-sharira), constitué par les formations (tattva) du monde subjectif, et un corps grossier (sthûla-sharira), constitué par les formations (tattva) de l’univers objectif qui lui fournissent son corps physique.6

Pourtant, je veux savoir, sans exclure aucune zone, la vérité toute nue, celle des hommes, celle de l’univers. Au risque de m’y brûler les ailes, la contempler.

Tel Arjuna, à qui elle se révèle :

Sa suprême forme. C’est celle de la Divinité infinie dont partout sont les faces et en qui sont toutes les merveilles de l’existence, qui multiplie sans fin toutes les nombreuses et merveilleuses révélations de Son être /…/

Elle (cette vision) est Celui qui crée à jamais, car Brahmâ le Créateur est l’une des divinités que l’on voit en son corps ; elle est Celui qui conserve le monde en existence, car Il est le gardien des lois éternelles ; mais elle est aussi Celui qui constamment détruit afin de pouvoir de nouveau créer, Lui qui est le Temps, qui est la Mort, qui est Rudra le Danseur de la danse calme et terrible, qui est Kali à la guirlande de crânes, piétinante et nue dans la bataille, éclaboussée du sang des titans massacrés, qui est le cyclone et l’incendie et le tremblement de terre et la douleur et la famine et la révolution et la ruine et l’océan qui s’engouffre. Et c’est ce dernier aspect de Lui qu’Il manifeste à ce moment. C’est un aspect dont l’esprit des hommes se détourne volontiers, comme l’autruche cachant sa tête, afin que, ne voyant pas, il échappe, s’il se peut, à la vue du Terrible. La faiblesse du cœur humain ne désire que des vérités agréables et réconfortantes, ou, à défaut, des fables aimables ; elle ne veut pas de la vérité intégrale où tant de choses ne sont ni claires ni plaisantes ni confortables, mais dures à comprendre et plus dures à supporter.7

Alors d’autres outils que les sens sont à ma disposition.

Au choix : le tambour ou la méditation, pour faire ce « voyage » de l’âme et trouver des premiers éléments de réponses par moi-même, au-delà de l’apparente dualité, avant de les confronter aux témoignages des prédécesseurs.

Le point capital de la sorcellerie est le dialogue intérieur; c’est la clef de tout. Quand un guerrier apprend à l’arrêter, tout devient possible; les projets mêmes les plus difficiles à atteindre deviennent possibles.

(Mais) aussi longtemps que vous pensez que vous êtes un corps solide, vous ne pouvez pas comprendre ce dont Je vous parle.

Nous sommes des consciences; nous ne sommes pas des objets; nous n’avons aucune solidité. Nous sommes illimités. Le monde des objets et de la solidité est une manière de rendre notre passage sur Terre commode. C’est seulement une description que nous créons afin qu’il nous aide… Nous oublions que la réalité matérielle est seulement une représentation et nous nous enfermons ainsi entièrement dans un cercle vicieux duquel nous émergeons rarement dans notre vie.8

ou la contemplation :

J’éprouvai beaucoup de difficultés à contempler, parce que cela impliquait une inversion complète de cet entraînement. Lorsque j’essayais de contempler, j’avais tendance à élargir mon champ. Les efforts que je déployais pour tenir cette tendance en échec me permirent pourtant de faire taire mes pensées. Après avoir coupé mon dialogue intérieur, il ne me fut pas difficile de contempler de la manière prescrite par la Gorda.

Don Juan avait très souvent affirmé que ce qui caractérisait le plus sa sorcellerie, c’etait l’interruption du dialogue intérieur. Dans le cadre de l’explication que la Gorda m’avait fournie concernant les deux domaines de l’attention, arrêter le dialogue intérieur était une manière pratique de décrire l’acte de désengager l’attention du tonal.

Don Juan avait dit aussi qu’après avoir arrêté le dialogue interieur, nous arrêtons également le monde. Il s’agissait là d’une description pratique du processus inconcevable qui consiste à focaliser notre attention seconde.9

Tout en étant détaché des phénomènes, le Yogin continue à les contempler. Au lieu de connaître, comme jusque-là, au niveau des formes (rûpa) et des états mentaux (cittavrtti), le Yogin contemple directement l’essence (tattva) de tous les objets.10

1 Pataňjali – Les Yogasūtra – Texte traduit et annoté par Alyette Degrâces – L’espace intérieur / Fayard. Extrait du commentaire sur le sutra II,4 p205.

2 Chamane, le chemin des immortels de Paul Degryse, Ed. Dervy

3 Le second anneau de pouvoir de Carlos Castaneda, Folio – essais

4 merci wikipedia.

5 Le Feu du dedans – Carlos Castanedas – Folio Essais

6 La légende immémoriale du Dieu Shiva – Le Shiva-purâna – traduit du sanskrit, présenté et annoté par Tara Michaël – Connaissance de l’orient – Gallimard – p55-56

7 La Bhagavad-Gîtâ – présenté par Shrî Aurobindo. Albin Michel. Spiritualités vivantes. 11,I,31, P206.

8 Histoires de Pouvoir – Carlos Castanedas – Folio Essais.

9 Le second anneau de pouvoir – Carlos Castaneda- Folio Essai – p366

10 Patańjali et le Yoga. Mircea Elidae. Sagesses. Points. P71


Ce Chapitre est extrait du livre:
CHAMANISME, chemin d’extase.
YOGA, chemin d’enstase

Informations sur l’auteur :
Eric Marchal

* Chamanisme : les-forges-de-sylva.info
* Yoga : www.yoga-lyon.info
* Tantra :  www.savitur-tantra.fr
* www.eric-marchal.com

Informations sur la maison d’édition :
* www.sirr-athanor.com

Editions Sirr-Athanor
Collection « Collection Ichor : Spiritualités »
Auteur: Eric Marchal
Parution : mai 2016
Pages : 326 pages
Format : 16.5 x 23 cm
ISBN : 978-2-9557176-0-8

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